Programme
pour une bio-philosophie
Essai sur Schismatrice de Bruce Sterling
Ils sétaient débarrassés de lhumanité comme de quelque chose devenu inutile. (p.448)
La technologie en a peut-être fait quelque chose dinhumain, à vos yeux. Mais cest un choix quils ont fait un choix rationnel. (p.96)
Le roman Schismatrice est un classique de la Mutation. Bien des développements philosophiques y apparaissent qui préfigurent nos positions ; notre vocabulaire en est parfois directement inspiré ; et lunivers qui y est décrit sert immanquablement dattracteur pour la transformation du nôtre.
Bien que Sterling ne date pas précisément les évènements, laction semble se dérouler vers 2400/2500 ans ap.J.C. Le récit, qui relève plus de lépopée que du polar (un cas unique dans la tradition cyberpunk), sétale sur deux siècles (âge approximatif de Lindsay, le personnage principal). A cette période, lhumanité a quitté son berceau pour séparpiller dans le système solaire, de lorbite circumlunaire aux Anneaux de Saturne. La Terre, frappée dinterdit, est abandonnée ; les humains vivent dans la dépendance technologique, au cur de mondes artificiels en orbite.
Cette étude se veut une zoologie conceptuelle du futur, une recension des idéologies et des philosophies possibles, à un âge caractérisé comme hypertechnologique et postmétaphysique.
I. Un âge postmétaphysique
Si le faire-part officiel de la mort de Dieu nous a été adressé dès le XIXè siècle, létablissement dun mode de vie conséquent (post-théologique) est encore hésitant au début XXIè. Dans Schismatrice, il est enfin effectif. Nulle trace de religion, de transcendance, ou darrière-monde ; rien docculte ou dinvérifiable. Le seul mode valide de compréhension du réel, partagé par tous, est la technoscience. Il en va de la survie de chaque individu de sen remettre à elle. Chacun sassume comme une entité biologique ayant un début et une fin ; aucune allusion nest faite à un au-delà. Aucune croyance infondée na droit de cité, au point dailleurs que lauteur ne prend même pas la peine de le préciser. Limmersion dans la vie assistée technologiquement implique léviction pure et simple de la religion, qui ne subsiste même plus comme possibilité.
La pensée post-métaphysique est non-essentialiste. Les essences sont des cadres rigides, impliquant bornes et fixité. Elles supposent que le monde a un sens hors de laction humaine qui sy déploie. A la fin du roman, Lindsay pleure lhumanité, laveuglement des hommes qui avaient cru que le cosmos avait des règles et des limites qui les protégeraient de leur propre liberté. Mais il ny avait aucune protection ; il ny avait aucun but ultime. Futilité et liberté régnaient dans lAbsolu. (495-496) Il ny a donc pas de téléologie ; pas de plans, pas de finalité ; les vieux réflexes métaphysiques disparaissent. Il ne reste que la pleine conscience dune liberté en acte ; les seules fins sont celles que se donne la volonté. Aucune règle, aucune limite, nappartiennent intrinsèquement à lunivers. Rien ne dit, de façon essentielle et définitive, ce que sont un humain, un animal, un biotope naturel, un être digne, un acte tolérable ou criminel. Rien na de définition immuable, rien nest intransgressable en soi.
Quid de la morale, alors ? Doit-on se résigner à ne plus trouver de règle universelle daction dès lors que toute référence à une transcendance est devenue impossible ?
Sterling pose en fait lexistence dune moralité fondamentale, reposant sur un interdit très simple concernant la vie : les mondes artificiels étaient des endroits fragiles [ ] La sécurité de ces mondes constituait les fondements universels de toute moralité. (31) ; on peut faire exploser des mondes.[ ] chaque être vivait en sachant cela.[ ] le spectre de lannihilation était à la base du modèle moral de chaque monde, de chaque idéologie (145-146). La conservation du système exige donc la reconnaissance dune barrière morale qui, bien quimmanente, est universelle.
Le fait est quen 2400 (environ), lhumanité sest coupée de la source naturelle de vie quétait sa matrice terrestre. Elle en est donc lunique porteuse à travers lespace, et la seule responsable. Rien dautre que lhumanité ne produit de la vie organique sur les Anneaux de Saturne ou la Ceinture dAstéroïdes. Cest donc lhomme, dans ses habitats artificiels disséminés autour du soleil, qui en a la charge, et en est le gardien. Lhomme est réellement devenu le berger de lêtre heideggerien, mais dune façon ironiquement technicienne. Puisque la vie nexiste pas hors des îlots artificiels, le seul respect fondamental, universel, qui soit comme une pétition de principe signée par tous, consiste à ne pas détruire les habitats - alors même que cest techniquement possible, et à la portée de nimporte qui. Si morale il reste, elle nest donc plus fondée sur la conformité de laction avec un principe intelligible, de type platonicien (le Bien) ou kantien (la Volonté Bonne), mais sur la conscience de son origine (la strate organique) et limitation de ses activités élémentaires conservation, reproduction, diversification. Le seul principe daction encore envisageable est de nature strictement immanente, il se retrouve aux niveaux les plus simples de la vie biologique. Lengagement à ne pas détruire les lieux où lhomme maintient la vie en vie est la condition sine qua non, non seulement de lexistence de la société humaine, mais de la possibilité de lexistence du vivant dans lunivers. Ce respect du biologique universellement connu et adopté fonctionne comme la loi kantienne : nul ne peut le bafouer en lignorant.
On perçoit vite, à ce stade, les limites dun tel modèle. Si la vie nexiste plus que dans des isolats, si elle est créée et alimentée par lactivité humaine dans des bulles à la sécurité incertaine, si elle est coupée de la matrice originelle où elle était apparue spontanément, alors il ny aucune possibilité de réparation en cas de destruction des habitats humains. La vie peut disparaître.
Il y a là comme une aporie, un danger, qui appellera le programme biophile de terraformation (cf. plus bas). Pour lheure, cette compréhension de laction humaine sous langle de la biomoralité nous permet d envisager la distinction quopère Sterling entre les principales factions politiques, Mécas et Morphos , comme une simple différence dans le mode de perpétuation de la vie dans lespace (ici, technologie mécaniste contre manipulation génétique). Il semble que ces groupes ne diffèrent pas fondamentalement dans leurs buts et leurs assises morales. Mécas et Morphos ne sont que différentes façons de reconduire artificiellement la vie. A ce stade, aucune réelle philosophie némerge de lhyperactivité technologique.
II. Un âge hypertechnologique
En bon roman cyberpunk, Schismatrice consacre lomniprésence de la technologie. Celle-ci accompagne en permanence lindividu, elle lentoure et constitue son habitat naturel. Il ny a pas d ailleurs de la technologie, elle est devenue lenvironnement-même, le biotope humain. Comme telle, elle se décline dun millier de façons différentes, comme autant de paysages et décosystèmes artificiels. Lhumanité se disperse, intensifiant et diversifiant larbre des existences possibles aux quatre coins du système. Dans ce mouvement, le sens communautaire, lesprit dappartenance à une même espèce, sestompe au profit de la constitution de factions rivales hyperspécialisées.
Deux
grands groupes politiques émergent néanmoins, que létat
de guerre permet de considérer comme homogènes : les Mécas
(pour mécanistes , partisans de la technologie greffée
sur le corps), et les Morphos (ou trans-formés , individus
modifiés génétiquement). Un personnage du roman explique
la genèse de ces groupes : la science a mis lhumanité
en morceaux. Lorsque lanarchie a frappé, les gens ont lutté
pour retrouver une communauté. Les politiciens ont choisi leurs ennemis
en fonction de la haine et de la terreur quils pouvaient inspirer à
leurs partisans et qui les liaient entre eux. Lesprit de communauté
ne suffit plus lorsque des milliers de modes de vie nouveaux nous font signe
depuis les circuits ou les tubes à essai. Sans la haine, il ny
aurait pas dUnion des Cartels [siège des Mécas], pas de
Conseil des Anneaux [siège des Morphos]. Pas de conformité sans
un fouet unificateur. (340) Mécas et Morphos sont donc deux clans
que seuls la guerre et le besoins didentifier des communautés ont
fait émerger.
En fait, rien de fondamental ne les oppose. Les deux clans nont pas de
philosophie . Ce sont des technologies à application politique.
Les nouvelles technologies séparent, elles font éclater la vie
humaine ; la politique, qui rassemble, ne se fonde plus dès lors que
sur des choix techniques. A une ère post-métaphysique, sans transcendance,
immergée dans la technoscience, ce sont de simples options dans la variété
de loffre technologique qui engagent des idéologies, des politiques,
et des modes de vie. Quelques discours à prétention philosophique
viennent parfois alimenter, après coup, la machine idéologique
; mais il est flagrant que la technologie a remplacé les postulats moraux
ou religieux dans la constitution des communautés.
Penchons-nous un instant sur les Morphos, descendants lointains des Mutants, qui constituent une humanité où la génétique est reine, et obéit à une recherche constante de la perfection.
Les Morphos sappellent aussi Trans-formés , Reconfigurés , ou Planifiés . Ils ne naissent pas à proprement parler, mais sont décantés en laboratoire. Leur beauté évidente, malgré un âge parfois avancé, constitue leur premier signe distinctif ; viennent ensuite leurs impressionnantes capacités intellectuelles. Naissances programmées, choix des qualités physiques et intellectuelles, individus considérés comme des uvres dart, toutes les techniques sont mises au service dune sélection exigeante. Les meilleurs individus sont programmés à partir déchantillons génétiques des lignées les plus prestigieuses par exemple, soixante pour cent Vetterling, trente pour cent Mavridès, et dix pour cent Garza sur une base de réciprocité générale (264). Ainsi, le dénommé Fernand Vetterling est un homme comblé de dons au point que, dans cette société de génies, il réussit à sélever au dessus des autres (261). Les mariages se font généralement selon un principe doptimisation ; pour celui de F.V., beaucoup de capital a été investi, tant sur le plan économique que génétique (261). Les Morphos sont cependant stériles, et constituent leurs lignées par clonage ou mélanges génétiques ; par opposition, les non-Morphos, qui nappartiennent pas à une lignée, sont appelés uniques .
Leur univers est donc un immense Gattaca ; dans cette communauté dêtres exceptionnels, cest souvent le hasard qui tranche : pour les missions militaires, simple question de hasard, de mauvais pourcentage. Vous ne pouvez rien faire contre le hasard. Certains, sur la lignée, sont destinés à disparaître pour que les autres vivent (176) ; pour les contentieux politiques, ou les luttes intestines aux lignées génétiques, parmi des gens sachant avec une certitude absolue quils se valent tous exactement , la solution des dés avait lavantage dêtre rapide et définitive (178). Considérer le hasard comme le dernier juge impartial est le prix à payer dune perfection généralisée.
La pureté biologique et la supériorité manifeste des Morphos sur les autres humains leur font par ailleurs considérer le reste des individus avec mépris. Sur ce fond de haine se constitue un vague discours idéologico-philosophique, dirigé contre les Mécas : nous comprenons les tenants et les aboutissants de ce combat : la vie [ ].[les Mécas] ne sont rien que de la quincaillerie cybernétique, pas de la chair vivante. Cest une impasse, car aucune grande idée, aucune volonté ne les anime ; aucun impératif, non plus. (255)
Ce discours, bien que défendable, ne doit pas masquer le fait que lopposition Mécas/Morphos se réduit à un différend technologique sans bases philosophiques réelles. Elle se révèle donc vite improductive, voire paralysante. Cest le potentiel de leur réconciliation autour dun projet commun qui est intéressant.
Les deux groupes, en ce sens, affichent une entente de surface lors de la rencontre avec les Investisseurs (extraterrestres). Ces derniers, en tant que futurs partenaires commerciaux, ont besoin dinterlocuteurs unis. Une paix provisoire est instaurée, la Pax Aliena, qui redonne une unité au système solaire rebaptisé pour loccasion Schismatrice (ou lunité dans la diversité ). Mais les tensions subsistent...
Cest Wells, seul personnage qualifié de philosophe dans le roman, qui indique la voie à suivre pour sextraire de la fausse alternative Morphos/Mécas : les vieilles catégories comme Morphos et Mécas, tout ça est un peu démodé par les temps qui courent. La vie évolue en clades. Un clade est une espèce fille, un descendant apparenté. Cest arrivé, avec succès, à dautres espèces animales, et cest maintenant au tour de lhumanité. Les factions continuent à saffronter, mais la catégories se brouillent. Aucune des factions ne peut prétendre quelle représente la seule véritable destinée de lhumanité. Lhumanité nexiste plus. [ ] Aveugler de haine la Schismatrice est plus facile que daccepter notre potentiel. [ ] Nous sommes en train de nous diviser en clades. Nous devons laisser évoluer les choses et nous retrouver à un niveau plus fondamental. (336) Cest cette prise de conscience du potentiel technologique de lhumanité, par-delà les dialectiques stériles et les oppositions arbitraires, qui engage la renaissance dune véritable philosophie.
III. La Biophilie
Il existe un univers de potentialités, ne loubliez pas. Pas de règles, pas de limites. (382)
Devant le constat de léclatement de lhumanité par la science et les techniques nouvelles, et labsence de projet collectif capable de mettre un terme à la logique aveugle dambition et de rivalité qui gouverne lhistoire de lhumanité dans lespace, deux idéologies émergent :
La première, plutôt réactionnaire, relève dun réflexe de rétractation et dappel à la communion. Les sérotonistes zen considèrent leur mouvement comme une religion , davantage pour leur attitude méditative que pour une quelconque adoration divine. Ils entretiennent chimiquement un état calme, froid et rationnel, dans le but détouffer les tendances à la conquête et au dépassement, de perdre le besoin névrotique de tout vouloir chambouler, qui rend beaucoup dinnovateurs malheureux (340) Les émotions violentes ne sont pas leur fort . Ce mouvement conservateur cherche à freiner la dispersion et réveiller les vieux sentiments communautaires, préférant les fades béatitudes du calme et de la tranquillité (433) à lexcitation et limpétuosité des nouvelles humanités devant lincertitude de leur destination. La philosophie du Zen Sérotonine est une pensée de la préservation, de la stagnation, voire du recul. Lavenir de ce non-mouvement est résumé par Sterling en une phrase lapidaire dont nous savourons, nous Mutants, toute lironie :
- Nous essayons de sauver la race humaine.
- Bonne chance. (341)
La seconde alternative à la dialectique stérile des affrontements technologiques, dont le principal défaut est labsence de projet réel, de vue, consiste à tenter de cristalliser lénergie et la volonté nées de cette course aux découvertes dans un travail collectif, qui serait la réalisation la plus haute de lhumanité en même temps que lannonce de son déclin. La Bio-philie est le nom de cette idéologie de récupération du pouvoir de création humain en vue daccomplir un projet plus haut. Prenant acte de lévolution en clades à laquelle chaque espèce est destinée, elle préconise la transgression de barrières techno-politiques et limmersion ouverte dans la spéciation, en même temps quelle affirme une loyauté fondamentale envers la vie, et projette den étendre le territoire.
La Biophilie est post-humaniste , elle se place par-delà les factions nées de la préservation de lhumain. Elle envisage la vie sur la longueur, elle voit grand, suppose une hauteur de vue et une détermination sans faille, une révision complète des ambitions humaines. Son vaste programme sétend sur des siècles : Extension de la vie. Eventrage de planètes. Construction de mondes. Terraformation. (419) Elle repose sur une sorte de fidélité cosmique , dengagement à poursuivre et complexifier luvre de la vie. Lhomme rend hommage à lorganique, sen affirme le fidèle descendant, et reprend à son compte son activité créatrice. La technologie qui len avait éloigné devient linstrument de sa continuation et de son extension. Cest l homéotechnique de Sloterdijk, l imitation de la nature . Sterling rend cette biomoralité dautant plus excitante quil en fait lexposé par la bouche dun Morpho nouvelle génération, jeune super-crack dont le cerveau a été modifié pour atteindre un QI supérieur à 200 ; son dialogue avec Lindsay est une enthousiasmante profession de foi :
- Je veux accomplir de grandes choses. Des choses énormes.
- Et crois-tu que cela te rendra heureux ?
- Heureux ? Quest-ce que cest que ce piège ? Brûle le bonheur cousin, cest le Cosmos qui vous parle. Etes-vous du bord de la vie ou non ?
- Est-ce une question politique ?
- La politique ? Je vous parle de biologie. Des choses qui vivent et qui croissent. Des organismes, des formes intégrées.
- Et les gens là-dedans ?
- Les gens ? Inutile de sen soucier. Cest dune loyauté fondamentale que je vous parle. Regardez cet arbre : êtes-vous de son bord contre ce qui est inorganique ?
- Oui, je suis de son bord.
- Dans ce cas, vous comprenez lintérêt de terraformer. Sengager sincèrement du côté de la vie exige un acte moral de création.
[ ]
- Très bien : préférez-vous vous contenter dune petite vie humaine vite épuisée, ou êtes-vous prêt à jouer toutes vos potentialités ? Pas de règles, pas de limites. Regardez donc les Morphos et les Mécas. Ils ont tout le pouvoir du monde, et chacun poursuit la queue de lautre. Que brûlent leurs guerres et leurs idéologies de nains. Conception décosystèmes ; reconstruction de la vie pour ladapter à de nouvelles conditions. Un peu de biochimie, un peu de physique statistique, on peut prendre des éléments ici et là cest ça qui est passionnant. (419-421)
La nouvelle bio-philosophie exige donc une séparation davec lhumain et un abandon de ses instincts de stagnation ; les sentiments trop humains comme lattachement, le regret, lépanchement sentimental, la poursuite du bonheur individuel, sont des facteurs dinertie qui parasitent les tendances vitales de conquête et de dépassement. Cet abandon des restes humains, condamnés comme signes de faiblesse, initie un changement denvergure dans le régime des désirs. Comme dit Rioumine : ne vous forcez pas à être un être humain. Le moment vient où il faut également renoncer à ça (330) Le confort de la paix dans la fausse union de la Schismatrice, le consensus des bons sentiments, sont dénoncés par les jeunes générations comme improductifs. La Grandeur du projet biophile exige la mise entre parenthèse de lexistence individuelle, qui apparaît comme négligeable par les individus-mêmes impliqués dans le projet. Le bonheur est un but pour gagne-petits ; lextension générale de la vie transcende les générations, et de simples questions de vie ou de mort passent au second plan. (329) Cest tout ce qui structure lhumain et génère ses défauts qui cherche à être dépassé. Le contre-exemple absolu dune telle démarche se retrouve dans lhumanité primitive : il fut plus facile pour la Terre dannihiler ses milliers de cultures, fondues en un régime unique et gris placé sous les auspices de la pénitence et dune stabilité sans but. Or, la vie avançait en clades : cétait un fait. Une espèce qui réussissait engendrait toujours une vague joyeuse despèces filles, de monstres bourrés despoir qui ne tardaient pas à rendre leurs ancêtres caducs. Rejeter le changement, cétait rejeter la vie. Cet indice suffisait pour comprendre que, sur Terre, lhumanité était devenue une relique .
Le cladisme est la première partie du programme technique de la biophilie. Vient ensuite la terraformation des mondes, linstauration de conditions favorables à lémergence de la vie sur des planètes désertes. Mars requérra, par exemple, lenvoi dastéroïdes de glace sur sa surface pour en raboter la croûte, créer des oasis dhumidité, et permettre à des écosystèmes démerger. Les océans sub-glaciaires dEurope, le satellite de Jupiter, appelleront lenvoi dalgues, de poissons, de vaisseaux de glace pleins de créatures fraîchement sorties des laboratoires, qui iront se dissoudre dans ses abysses tièdes. Répandre la vie sur des substrats inorganiques, là est le vrai défi à la compréhension et à la création humaines : un authentique événement de Prigogine (464), un saut dans le niveau de complexité bio-physique supérieur. Pour la première fois, lhumanité serait plus forte que la vie : tout un monde vivant devrait son existence à lhumanité, et non le contraire. Wellspring y voyait une obligation morale, le remboursement dune dette. (441)
Sterling fait une utilisation littéraire des travaux dIlya Prigogine sur la complexité, afin de suggérer leffet révolutionnaire dont est porteur le projet biophile pour la nature-même de la vie. Les niveaux de Prigogine sont des stades de complexité physique définissant des classes de systèmes : univers dense du big bang, espace-temps à quatre dimensions, vie organique, capacités cognitives supérieures, chaque strate définit un plan nouveau dexistence. La terraformation, par exemple, vise à faire advenir un événement de troisième niveau (apparition de la vie) par des agents du quatrième (organismes intelligents). A lhorizon, se profile la possibilité dun saut dans le cinquième niveau, dune transition radicale vers des formes de vie insoupçonnées, aussi éloignées de lintelligence que lintelligence lest de la matière inerte. Postuler lexistence dun niveau de développement supérieur, identifier les signes annonciateurs des grandes mutations, accompagner la transition vers une nouvelle façon dêtre, voilà le programme philosophique du troisième millénaire.
Ed. de réf. : Bruce Sterling, Schismatrice, Folio SF